« Dites-lui bien que vous êtes avec une femme mais aussi que j’ai 91 ans ! »

Raymonde Jeunet

Dans les romans, c’est toujours sur le quai d’une gare que l’on fait les plus belles rencontres, nous ne savons jamais si les voyageurs arrivent ou partent, souvent pour de belles aventures… Avec Raymonde, notre aventure dure sans le savoir depuis 20 ans, mais c’est en réalité mardi soir que nous nous sommes tout dit… Elle arrivait de Paris voiture 12, de la réunion du Prosper-Montagné, et de mon côté, de la soirée du Guide Michelin, voiture 13…

« Bonsoir Madame Jeunet, c’est Rémi, je peux vous aider ? »

RJ : « Votre visage me dit quelque chose… Rappelez-moi… »

RO : « J’ai appris la cuisine avec Jean-Paul puis, je suis parti dans la communication et internet. »

RJ : «  Bon dieu, c’est vous qui avez abandonné la cuisine ! Il faut qu’on parle… »

Le décor est planté… Nous voici en partance pour Arbois, à 30 minutes de la gare. Mon voyage entre la voiture et chez elle aura duré 3 heures.

Madame Jeunet me reçoit dans une jolie maison, là où vécut André le père et où Jean-Paul a grandi.

RJ : « Il doit rester une bouteille de champagne dans le frigo, je vous laisse faire ». Attablés alors dans la pièce principale, nous voilà à parcourir l’épopée d’une famille qui a marqué l’histoire de la gastronomie.

RJ : « Pensez donc ! J’ai rencontré André à cause d’une boîte de cassoulet ! Je suis de Port-Lesney, lui était d’Arbois, j’avais 22 ans. Une amie m’avait indiqué que si je vendais les billets de tombola, je pourrais ensuite danser au bal l’après-midi. Mes parents m’avaient donné l’autorisation car, à l’époque Rémi, on demandait à ses parents… !

Il a pris le dernier billet qui était gagnant ! Mais lorsque j’ai remis le lot d’une boîte de cassoulet, il m’a répondu : « Mais Mademoiselle, je suis cuisinier ! Je n’en veux pas de votre lot… ». En consolation, nous avons dansé toute la journée.

Raymonde JeunetEt c’est quelques années plus tard que nous étions ensemble : il avait fait des saisons à Megève et à Évian et, entre temps, nous nous écrivions des cartes postales. En 1950, il était professeur à Thonon-les-Bains : il gagnait 200 franc par mois et nous logions tout deux chez l’habitant pour 50 francs. Les commodités étaient partagées et je n’osais pas sortir dans la ville de peur de croiser les élèves formés par mon mari le professeur. C’était tellement dur pour moi qu’il décida de retourner en terre promise : le Jura…

C’est en 51 que nous avons acheté le Café de Paris, en face de la mairie. Vous avez vu, le second a repris. Vous ne pouvez pas savoir comme je suis touchée que cela s’appelle  ‘Maison Jeunet’. Au départ, il faut savoir que nous n’avions pas le sou, alors nous avons été voir le boucher, l’épicier, le fromager, le marchand de légumes, etc., avec une proposition honnête : 3 000 francs à 7 % ! Mais il nous a manqué 3000 frs pour boucler l’affaire et c’est un notaire qui nous a pris le double d’intérêt pour avoir ce lieu !

Le premier soir, l’endroit était tellement insalubre qu’André n’a pas dormi. Il n’y avait pas l’eau courante et  pas de chauffage. Il s’est levé vers 3 heures du matin, a pris du gros sel et du vinaigre et, jusqu’à 7 heures, il a frotté le bar qui était en cuivre… Le lendemain, il m’a dit :

« Raymonde, c’est tout ce que je peux t’offrir : te regarder dedans tous les matins… » Alors nous y avons passé toute notre vie.

Le travail ne me faisait pas peur. J’ai commencé à l’âge de 9 ans à faire de la glace : c’est pour cela que j’aime la glace à la vanille de Jean-Paul ; je retombe toujours en enfance. Les premières semaines, le menu était à 2 Frs 80, mais il savait cuisiner mon André ! On a eu vite foule. Puis, c’était tellement dur que nous prenions tout : le café le matin, le repas, les bals l’après-midi et le diner le soir ! Il n’y a pas de sot métier pour être au service des clients, vous avez vu, Rémi, maintenant il ouvre dans les grands restaurants que le midi et le soir, cela doit manquait de vie non ? »

RO : « Justement Madame Jeunet, le grand restaurant, c’est en quelle année l’étoile ? »

RJ : «  Ben je ne sais pas…. Cela n’a pas bien d’importance ! Le client était content, je me souviens juste de la deuxième, celle de Jean-Paul. Il était venu nous le dire avec beaucoup de précaution. André était allongé sur le lit après le déjeuner. Il m’a demandé de me joindre à eux… Il nous a dit que Bernard Loiseau venait de l’appeler pour lui annoncer la nouvelle puis il a regardé son père et lui a dit : « maintenant, j’ai la mienne et tu as la tienne ». Car parfois, André n’était pas facile, et chaque année, il lui disait : « t’as pas perdu mon étoile, j’espère… » Avec André, une moitié de la planète est venue dans le Jura et puis avec Jean-Paul, sûrement l’autre moitié… »

Mon téléphone sonne, Séverine m’appelle, commençant à s’inquiéter.

RJ : « Dites-lui bien que vous êtes avec une femme, mais que j’ai aussi 91 ans ! »

Séverine, Raymonde et moi rions à grand éclat…

Je suis resté encore une bonne heure : le copain Bocuse, la polémique à l’époque où André a été élu Meilleur Sommelier de France alors qu’il était cuisinier, une épopée chez Jacques Chibois, les voyages dans le monde entier…

Si votre chemin croise Arbois, je vous invite à rencontrer Raymonde. En attendant, elle m’a confié une cassette en m’expliquant qu’un journaliste avait insisté pour faire une émission sur son parcours lorsqu’elle avait 83 ans. Peu de personnes l’ont visionnée. Mais comme elle me l’a répété : « Dites bien aux gens derrière leurs ordinateurs qu’ils viennent plutôt me voir pour se rencontrer, j’ai même des chambres après le souper… »

Chère Raymonde, je suis sûr que le message et vos belles  histoires vont être partagés…

 

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